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Paul Willis, L'école des ouvriers. Comment les enfants d'ouvriers obtiennent des boulots d'ouvriers
Editions Agone, Marseille, 2011
438 pages.
La différence entre un écrivain et un non-écrivain est que le premier abandonne la vaisselle qu'il était en train de faire pour se précipiter sur son clavier afin de noter de toute urgence les idées qui lui sont passées par la tête et lui semblent dignes de rendre compte de la réalité qu'il est soucieux de décrire. Alors que le second termine d'abord sa vaisselle, puis, ayant perdu en route tous ces mots qui lui semblaient sur le moment si précieux, s'attèle ensuite à retrouver dans sa mémoire quelque succédané qui pourrait faire l'affaire. La différence entre un intellectuel et un non-intellectuel est que le premier prend des notes en lisant un livre dont il parlera ensuite et construit sa présentation à la façon d'un travail. Le second au contraire le lit comme un dilettante et recherche ensuite dans sa mémoire ce qui l'a frappé pour tenter de le restituer en en oubliant la moitié.
C'est bien sûr à partir de ces secondes positions que j'aimerais conseiller le livre de Paul Willis. En tant que libraire également, et de ce point de vue se pose à moi la question : où le classer ? Dans quel rayon ? En Sociologie bien sûr, car c'en est, et de la très bonne. Mais aussi en Critique sociale, parce que c'en est de la meilleure sorte. On fera l'hypothèse que ces deux qualités se renforcent dans le cas présent.
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Irène Jonas
Moi Tarzan, toi Jane. Critique de la réhabilitation "scientifique" de la différence hommes/femmes
Syllepse, 2011, 133 pages.
Ce livre est du pur satanisme féministe constructiviste et... je ne suis pas loin d'adhérer à toutes ses conclusions. Il décrit, cite et critique radicalement le courant dit de la "psychologie évolutionniste" qui tend à réhabiliter un certain réductionnisme biologique pour l'appliquer à des sujets humains dépouillés des rapports sociaux dans lesquels ils s'inscrivent pourtant de fait. Cela posé théoriquement, l'ouvrage étudie, et de près, les actualisations récentes de ces théories dans les domaines des relations de couple, de la maternité et de l'éducation des enfants, prenant plus particulièrement pour objet d'analyse la littérature de type prescriptif portant sur ces questions.
Selon la position initiale du lecteur, les doutes peuvent d'un coup changer de camp et ce jeu augmente la plasticité du cerveau, prévenant du gâtisme prématuré...
Un tel ouvrage ne gagnerait-il pas toutefois à différencier plus clairement entre les diverses interprétations néodarwiniennes ou se réclamant telles ? A moins que, de son point de vue, cette différentiation soit réellement impossible (ce qui est possible)... Par exemple, la position de P. Tort, se voulant "dialectique" (cf. L'Effet Darwin, Seuil, 2008) et prétendant donc échapper à un "plaquage" direct des données du monde animal sur le monde humain (sans pour autant postuler de "rupture"...), offre-t-elle une vraie solution ou n'est-elle pour l'auteure qu'une variante de la psychologie évolutionniste ? L'ouvrage de Tort (auteur que nous avions invité en novembre 2011 et dont vous pouvez écouter la conférence sur ce même site), mentionné, n'est toutefois pas commenté sous cet aspect : Jonas se contente de dire que Tort "dédouane" Darwin de toute responsabilité dans le sexisme. Ce qui est peut-être vrai (le passage de L'Effet Darwin sur la différence des sexes est touffu et... même si on a envie d'y croire, on a l'impression qu'y est dit tout et son contraire), mais on aurait aimé une critique détaillée (Ajout du 16.12.2012 : Pour une critique des thèses de P. Tort, voir l'intervention de Franck Cézilly, biologiste, professeur à l'Université de Bourgogne, à propos de L'Effet Darwin, critique consultable à l'adresse : http://www.nonfiction.fr/article-1734-p2-charles_darwin_jamais_si_bien_servi_que_par_lui_meme.htm)
Il est cependant certain que cette lecture aura un effet dissolvant tout à fait recommandable sur l'idée d'une détermination biologique, considérée souvent comme allant de soi, de rôles sexués qui s'en trouvent du coup légitimés. On peut, certes, avoir parfois l'impression que l'auteure semble s'offusquer du moindre signe allant dans le sens d'une prédisposition biologique de l'un ou l'autre sexe vers certaines attitudes ou comportements et l'on est porté à douter : en quoi celle-ci irait-elle forcément à l'encontre de l'égalité des sexes ? Or, les analyses et en particulier les conclusions théoriques des chapitres semblent assez complexes et solides pour y répondre de façon globalement convaincante. Elles relèvent en même temps d'une "critique de l'idéologie" combative que nous laisserons à la lectrice ou au lecteur le soin de découvrir. Ce type d'analyses (portant en particulier sur la relation de couple et son "traitement" par la littérature "psy différentialiste") met donc fort justement le doigt sur les déterminations soit disant naturelles de traits de caractères dits essentiels, ces légitimations n'étant en somme que des aspects d'une idéologie soutenant la domination masculine.
Je soulignerai donc en conclusion l'aspect profondément libérateur, pour le lecteur un peu trop spontanément porté sur le naturalisme, de cette réflexion critique féministe, dont on peut espérer qu'elle provoque la ferme volonté de ne pas s'en laisser compter par des théories de la psychologie évolutionniste aux relents conservateurs, et celle de prendre résolument parti contre toute assignation des femmes à des sphères (communicationnelles ou sociales) définies une fois pour toutes comme leur destinée immuable.
YB |
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Michel Briganti, André Déchot, Jean-Paul Gautier La galaxie Dieudonné. Pour en finir avec les impostures Paris, Syllepse, 2011, 191 pages.
On ne rit plus.
Dieudonné, son parcours politique, ses liens avec des antisémites notoires, sa rengaine conspirationniste sur la « liberté d'expression bafouée », paravent de tous les dérapages... Le stade du « dérapage » ayant, de fait, été dépassé depuis longtemps, en l'occurrence à travers les assauts de l'« humoriste » politicien contre « ces verrous [de la mémoire], que l'extrême droite et Dieudonné appellent des “tabous” ».
Au nom de la souffrance du peuple palestinien, il est ainsi prêt à relativiser l'importance de l'Holocauste et à s'allier à des individus qui le nient carrément, contribuant ainsi à banaliser l'extrême droite, ce courant politique dont Zeev Sternhell dit de son expression paroxystique, le nazisme, qu'il est « une attaque totale contre le genre humain » (Les anti-Lumières, Paris, Folio, 2010, p. 792).
Alliance que les Palestiniens et leurs vrais amis, d'ailleurs, ne cautionnent pas, comme le montre un communiqué de la liste électorale EuroPalestine: « La Palestine ne saurait être un tremplin pour assouvir ses rancœurs et encore moins un paillasson sur lequel on s'essuie les pieds en compagnie de racistes comme Le Pen. Comment peut-on s'afficher et faire équipe avec un politicien qui se vante d'avoir torturé en Algérie, qui reconnaît aux Noirs le seul mérite de “courir plus vite”, qui déteste autant les Juifs que les Arabes, et qui préconise l'expulsion de tous les immigrés? Il ne suffit pas de se dire “antisioniste” pour mériter la confiance de ceux qui réclament plus de justice. Les sionistes se frottent au contraire les mains d'avoir un tel “adversaire”, grand ami de racistes et négationnistes. Les ennemis de nos ennemis ne sont pas toujours nos amis. Soyons cohérents: nous combattons le sionisme parce que c'est une forme de racisme, qui consiste à exclure tous ceux qui ne sont pas Juifs d'une terre conquise par la violence. Ce n'est pas pour encourager d'autres formes de racisme. »
YB |
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Voline La Révolution Inconnue Genève : Entremonde, 2010 (1ère éd. : 1947), 3 Vol., coffret, 720 p.
Vsevolod M. Eichenbaum est né en 1882, à Voronej (Russie) et décédé en 1945, à Paris. Ses deux parents étaient médecins. Il poursuit des études de droit à St-Pétersbourg. Il participera activement aux révolutions russes de 1905 et de 1917. C'est de cette dernière, la révolution d'octobre 1917, que traite son ouvrage majeur : La Révolution Inconnue.
Eichenbaum se revendique de l'anarchisme (plus précisément de l'anarcho-syndicalisme), dont il est assez unanimement reconnu comme un des auteurs phares. C'est de ce point de vue qu'il entreprend de nous raconter la Révolution russe. Il prétend pouvoir tenir, du fait même de ses convictions libertaires, un discours parfaitement objectif, ce que nous ne lui concédons pas. Mais il faut admettre qu'un tel point de vue offre l'avantage de lui permettre une critique franche de la Révolution russe sans s'attirer le soupçon d'être un réactionnaire.
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L'éditeur du mois : L'Insomniaque |
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Les nouveautés de L’Insomniaque (leurs premiers titres, il y a près de vingt ans, étaient gratuits, hélas pour les libraires) reflètent bien les choix de cet éditeur artisanal de la banlieue parisienne : essais historiques, révolution espagnole ou mexicaine, belles images…
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Alain Accardo Engagements, chroniques et autres textes (2000-2010) Agone, Marseille, 2011, 307 p.
Alain Accardo, c’est ce sociologue engagé, Français d’Algérie, en réalité petit-fils d’émigré napolitain, qui a commencé à travailler avec Pierre Bourdieu lorsque celui-ci faisait ses premières enquêtes ethnographiques en Algérie, dans les années de la guerre du même nom. C’est aussi l’auteur de Le petit-bourgeois gentilhomme et de De notre servitude involontaire ─ Lettre à mes camarades de gauche, tous deux publiés aux éditions Agone. Deux ouvrages où il explique que le système de domination et d’exploitation maintenu d’une main de fer par le capitalisme n’est pas seulement hors de nous, qui pourtant le rejetons, mais en nous. Il s’agit par conséquent, si nous voulons réellement le combattre, de comprendre à quel point nous avons inconsciemment intériorisé ses normes, ses règles, donc combattre ce qu’il a fait de nous.
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